Liszt et l’interprétation

« L’interprétation, c’est l’effort de mise en forme, au moyen d’une technique et d’un instrument, de l’élan vital contenu dans une idée. »
Enseigner l’interprétation musicale, réflexions et techniques, éditions Ressouvenances, 2017. Robert Kaddouch


Liszt ou la maîtrise de l’interprétation

Pour illustrer la maîtrise consciente des différents niveaux d’interprétation, voici un témoignage historique.
Ce document atteste en même temps des grandes capacités techniques et posturales de Franz Liszt :
Rapport d’un entretien ayant eu lieu en août 1844 entre le compositeur et pianiste virtuose Liszt, et Jean-Joseph Bonaventure Laurens (esprit universel et Doyen de la faculté de Médecine de Montpellier où il accueillit l’artiste cette année-là), lui-même pianiste et compositeur.
« Vous passez […] pour un aussi grand charlatan que grand artiste ! […] J’ai à vous demander […] de me faire entendre une certaine pièce de Sébastien Bach pour orgue, avec pédalier obligé, […] celle en la mineur d’une difficulté dont vous seul au monde pouvez vous rendre maître…
– Tout de suite. Comment voulez-vous que je vous la joue? – Comment?…mais comme on doit la jouer!
– La voici une première fois comme l’auteur a dû, je crois, la comprendre, l’exécuter ou désirer qu’elle soit exécutée. » Et de jouer ; ce fut très beau, la perfection même du style classique et voulu en tout de l’original. [Interprétation experte.] « La voici maintenant comme je la sens, avec un peu de pit- toresque, de mouvement, d’esprit plus moderne et avec les effets propres à l’interprétation d’un instrument singulièrement perfectionné. » [Interprétation banale.]
Nouvelle exécution augmentée d’exquises nuances mais non moins admirable.
« Enfin, une troisième fois, la voici comme je la jouerais… en charlatan, pour un public à étonner, à esbroufer… » [Interprétation mondaine.]
Et, allumant un cigare qu’il passait par instants d’entre ses lèvres aux doigts ; et exécutant parmi ses dix doigts la partie marquée pour les pédales et se livrant à d’autres tours de force et de prestidigitation, il fut prodigieux, incroyable, fabuleux et remercié avec enthousiasme.

On comprend ici que l’interprétation dépasse largement le cadre de la simple transmission d’une tradition (l’école russe d’interprétation par exemple), d’un savoir (une analyse approfondie du texte), ou même de l’imitation d’un génie (jouer comme Richter ou Horowitz). Cet art de l’expression, au carrefour de la pensée logico-mathématique et de la philosophie, de la maî̂trise sportive et de la capacité théâtrale à communiquer une pensée sociale et une psychologie individuelle, a la vertu de permettre à l’homme d’accéder à un haut niveau de perception et de maîtrise de l’acte de création comme expression de ses goûts profonds, ce que je nomme Évodique 1.

  1. L’Évodique est un terme de la Pédagogie Kaddouch, du grec Eu Hodos, le bon chemin, celui de l’expression des goûts profonds. Cf. Le Pédagogue et le Philosophe, Robert Kaddouch et la Conductibilité, éditions L’Harmattan, mars 2016. Des Mimes et des Murs. Une nouvelle approche de l’enfant par la création, Robert Kaddouch, éditions Gruppen, septembre 2012.